OSTAR 1976 - ENCORE UN PEN DUICK VICTORIEUX

Article rédigé par Christian Chalandre pour l’Atlantic Yacht Club

L’OSTAR a atteint son niveau le plus élevé en termes de gigantisme :

  • 197 bateaux inscrits.
  • 18 nationalités.
  • 125 marins au départ [1].
  • Le plus grand monocoque jamais mené un solitaire :« Club méditerranée » 72m.

La flotte est endeuillée par le décès de l’épouse de Mike Mac Mullen quelques jours avant le départ. Elle s’est électrocutée pendant la préparation de « Three Cheers » que Mac Mullen a racheté à Tom Follet. Bateau et skipper disparaîtront pendant la course ainsi que Mike Flanagan, dont on retrouve le bateau en parfait état avec son radeau à poste.

La météo est mauvaise : 5 dépressions vont se succéder occasionnant de nombreuses avaries et abandons. Ce sera la dernière édition sans limite de taille pour les bateaux. Un très grand nombre de skippers ont une importante « assistance financière ». Mais le bateau ne peut qu’afficher son nom comme signe de « sponsorisation » et ce nom doit être « de bon gout ».

A cette époque :

En 1973, est donnée le départ de la première course autour du monde en équipage en quatre étapes. Pen Duick VI vient d’être mis à l’eau. Il démâte dans la première et la troisième étape. La course est remportée par le plan Sparkman et Stephens « Sayula ». Trois équipiers disparaîtront au cours de cette première édition.

Simultanément, Alain Colas fait un tour du monde en solitaire sur son trimaran qu’il a rebaptisé « Manureva » avec une seule escale à Sydney. En 1974, il fait le tour des iles britanniques en double avec son frère. Le bateau est alourdi. Il est battu par « British Oxygen », « Three Cheers » et « « Gulf Streamer ». Colas pense que mieux préparé, « Vendredi 13 » aurait gagné l’édition de 1972. Il décide de faire construire un monocoque de 72 m à quatre mats : « Club Méditerranée » est né ! En mai 1975, alors qu’il navigue en famille sur « Manureva », Colas rentre à La Trinité à la voile. Pendant la manœuvre de mouillage, une boucle de chaîne se prend autour de sa cheville. Après de multiples interventions chirurgicales et des heures de rééducation, Alain Colas persiste dans son idée de manœuvrer seul et handicapé son monstre marin.

En 1975, « Great Britain II » et « Kriter II »* courent en « match racing » autour du globe en deux étapes, pour battre le record du clipper « Patriarch ».

Pendant l’hiver 1975 1976, Pen Duick VI gagne le Triangle Atlantique, en équipage. Tabarly profite de l’escale au Brésil pour effectuer ses 500 milles de qualification en solitaire, avec des journées à 170 milles. Il a dans ses cartons les plans d’un trimaran à hydrofoils (le futur « Paul Ricard ») et ceux d’un monocoque de 50 mètres. Mais comme toujours il est en avance de quatre ans pour les idées et en retard de quatre ans pour le financement ! C’est décidé, il prendra le départ sur Pen Duick VI !

La course

Le classement au handicap a disparu, mais il est remplacé par trois trophées :

  • Le « Jester Trophy » pour les bateaux dont la flottaison est inférieure à 8,5m.
  • Le « Gipsy Moth Trophy » pour les bateaux dont la flottaison est inférieure à 14,02m.
  • Le « Pen Duick Trophy » pour les bateaux dont la flottaison est supérieure à 14,02m sans limite de taille.

Il y a un nombre important de multicoques au départ :

  • « Great Britain III » à Chay Blyth va être abordé puis chaviré. Le skipper pourra être sauvé.
  • « Kriter III » ex « British Oxygen », à JY Terlain va se disloquer.
  • « Three Legs of Man » qui a gagné le tour des Iles Britanniques.
    Aucun de ces gros multicoques ne sera à l’arrivée.

Etant donné le nombre important de participants, les départs des trois classes sont donnés successivement et à l’extérieur du brise lame de Plymouth.

Pendant que Pen Duick se rend sur la ligne de départ, deux équipiers sont à bord pour installer une génératrice ! Ils doivent débarquer, la génératrice ne fonctionne pas, ils expliquent à Tabarly ce qu’il devra faire pour la brancher … Il n’y arrivera pas. Il lui en reste une autre … prêtée par un concurrent américain …. Mais elle n’est pas étanche. Qu’à cela ne tienne, avec une boîte de fer cylindrique, du plastique et du scotch, il marinisera plus tard l’engin. Good luck ! Deux heures plus tard, il est en tête, on n’aura plus de nouvelle de Pen Duick avant l’arrivée !

Après 4 jours de course, le pilote rend l’âme, Tabarly met à la cape, dérive vers le Sud Est et va dormir 24 h ! Il se réveille en colère mais en forme, vire et remet Pen Duick en course. Il a alors (sans le savoir) une journée de retard sur Colas. Au début de la deuxième semaine, une quatrième dépression violente frappe la flotte. Pen Duick est à la cape à sec de toile. Sur une route plus nord, Colas a alors plus de deux jours d’avance. Trois semaines après le départ, Colas est à Terre neuve pour régler ses problèmes de gréement. Pour appareiller, il est obligé d’embarquer quatre équipiers pour hisser ses voiles. Cela lui coûtera 10% de pénalité soit 58 heures. On est sans nouvelle de Tabarly. Les autorités françaises envisagent de lancer des recherches. Après 24 jours de course *, Pen Duick arrive au petit matin à Newport. Il essaye de prévenir le comité de course, mais :

  • « il s’est produit des gerbes d’étincelles dans le poste. A chaque tentative pour me servir de ces appareils, ça ne marche pas. Je crois qu’ils devinent que je ne les aime pas et ils se vengent ainsi. »

Il rentre sous grand voile et artimon, prêt à mouiller, quand Pesty qui le voit passer par hasard le rejoint en annexe.

  • « Il y en a combien d’arrivés ? »
  • « Tu es premier »
  • « ça ma fait bien plaisir » !

Colas arrive second, quelques heures après Tabarly, mais sera classé 5ième du fait de sa pénalité. Pen Duick reprend la mer pour les photos, aller retour dans les studios d’Europe N°1, descente des Champs Elysées, Tabarly est entré une nouvelle fois dans la légende.

Michael Birch est marié, il a deux enfants et est convoyeur professionnel. Il a choisit un bateau de série, un trimaran « The Third Turtle », dessiné par le « pape » des multicoques, Dick Newick, de 9 mètres hors tout, moins d’une tonne et demie, construit en kevlar et fibre de carbone, que l’on peut démonter et ranger dans son garage ! Il emprunte la route loxodromique (à cap constant, légèrement plus longue et plus sud que l’orthodromie). Il rencontre aussi du mauvais temps, mais navigue en « bon père de famille » et arrive à Newport sans aucune avarie. Dans le gros temps, il prend la cape, dort et lit des poèmes élisabéthains. Il prend la première place du « Jester Trophy ». On reparlera de ce marin redoutable dans l’épisode suivant (OSTAR 1980).

Trois heures plus tard, arrive épuisé mais heureux le Polonais Kazimierz Jaworski, architecte naval qui a dessiné et construit son monocoque de 11m, « Spaniel ». Il prend la deuxième place du « Jester Trophy ».

Le quatrième est un agent immobilier américain Tom Grossman, qui a racheté « Cap 33 » à Jean-Marie Vidal. Il a pris la route sud, mais a tout de même rencontré beaucoup de vents contraires quelques fois assez forts, sans toutefois avoir de grosses tempêtes. Le bateau de 16 mètres arrive fatigué avec des bras de liaison affaiblis qui ont obligé le marin à naviguer sous toilé.

Le sixième est Jean-Claude Parisis, 29 ans, directeur d’une école de croisière à Antibes. Il navigue sur « Petrouchka », ex « Isle du Frioul » de Linsky. Il remporte le « Gipsy Moth Trophy ». Sa têtière de grand voile casse dans le troisième coup de vent et il termine les dix-sept derniers jours sans grand voile !

David Palmer est rédacteur en chef du Financial Times qui comme son nom l’indique finance son trimaran « FT ». Dessiné par Le spécialiste anglais du multicoque, Derek Kelsall, son bateau traverse par la route sud sans aucune avarie. Il termine septième, troisième du « Jester Trophy » et premier britannique.

Walter Greene termine huitième et quatrième du « Jester Trophy » sur un autre plan Dick Newick par la route nord, sans rencontrer de problèmes particuliers.

La première femme est l’Anglaise Claire Francis, qui s’est déjà illustrée en gagnant l’année précédente une étape de la course de l’Aurore. Elle se classe 16ième au général et 6ième du « Jester Trophy ».

A noter : Sur les huit premiers bateaux, quatre sont des petits du « Jester Trophy », dont trois des trimarans légers qui traversent sans gros problème même pour ceux ayant pris la route nord. Ce constat influera certainement les organisateurs qui décideront de limiter la taille des bateaux et les coureurs qui choisiront des multicoques.

Les autres Français dans la course

32 Français sont au départ, 15 seulement passeront la ligne d’arrivée dans les temps. Deux françaises prennent le départ mais abandonnent. Le bateau de Dominique Bertier coule après abordage, et celui d’Aline Marchand démâte sur les bancs de Terre-Neuve. Elle rejoint les Açores, bricole un mât de fortune et rentre à La Rochelle !

Marc Linsky, après avoir coulé en 1968 et terminé 11ième en 1972 est à nouveau au départ avec un petit bateau, dessiné par André Mauric spécialement pour la course. 5 monotypes sont au départ skippés par les « guides de haute mer » de son école de voile.

Le benjamin de la flotte Alain Gabbay termine 10ième en 28 jours. Linsky abandonne ainsi que Nedelec, roulé, démâté, et gravement blessé.

Yvon Fauconnier qui est au départ un des favoris, est gravement blessé alors qu’il est en tête sur « ITT Océanic » ex « Vendredi 13 ». Jean Yves Terlain voit son catamaran de 70 pieds « Kriter III » ex « British Oxygen », se disloquer et couler. Ils seront tous les deux récupérés par le même remorqueur Russe le « Besstrashnyj » qui remorque « ITT ».

Eugène Riguidel, Gilles Vaton, Daniel Pierre et Patrice Dumas arrivent groupés au bout d’un mois aux 17ième 18ième 19ième et 20ième places.

Un membre de l’Atlantique Yacht Club dans la course.

Parmi les deux benjamins de la course, Max Bourgeois fait parti de ces marins qui s’engagent dans le plus grand respect du « Corinthian spirit ». Sur un bateau de série, un Karaté "Achille" du prénom de son grand père, dessiné par Bigoin et construit par CNSO, il prend la route Nord et résiste aux cinq dépressions sans dégâts. La Princesse Grace de Monaco était la marraine de son bateau et avait suivi toute l’aventure avec sa famille. Max, membre de l’Atlantique Yacht Club est maintenant capitaine sur un « yot » à moteur et prépare un voyage dans le grand nord. Il termine 59ième en 43 jours. Il sera suivi quelques jours plus tard par Michel Bourgeois.

Il y aura de nombreux abandons, dont parmi les plus connus :

  • Guy Cornou qui a gagné deux fois la course de l’Aurore.
  • Jean-Claude Montésinos.
  • Joël Charpentier sur « Wild Rocket ».

La fin des « unlimited »

Les organisateurs se sont fait peur. A chaque édition, il y a des abordages. (l’AIS n’existe pas !!) Comment un homme seul peut-il gérer un monocoque de 70 m. Que se passera-t-il s’il aborde un chalutier, un tanker ou un paquebot. Les « petits » bateaux, monocoques ou multicoques, sont plus faciles à maîtriser. Les résultats du « Jester Trophy » le prouvent. Pour la prochaine édition de 1980, la taille sera limitée. Les Français « se révoltent » et donnent naissance en 1978 à la Route du Rhum.

Classement

Skipper Boat name Type LOA Trophy Time Corr Place Nation
1 TABARLY, Eric PEN DUICK VI M 73 P 23:20:12 1 FRA
2 BIRCH, Mike THE THIRD TURTLE T 32 J 24:20:39 1 CAN
3 JAWORSKI, Kazimierz SPANIEL M 38 J 24:23:40 2 POL
4 GROSSMAN, Tom CAP 33 T 53 P 26:08:15 2 USA
5 COLAS, Alain CLUB MÉDITERRANÉE M 236 P 26:13:36 3 FRA
6 PARISIS, Jean Claude PETROUCHKA M 47 GM 27:00:55 1 FRA
7 PALMER, David FT T 35 J 27:07:45 3 GBR
8 GREENE, Walter FRIENDS T 30 J 27:10:37 4 USA
9 TIMSIT, Jacques ARAUNA IV M 38 GM 27:15:32 2 FRA
10 GABBAY, Alain OBJECTIF SUD 3 M 38 J 28:09:58 5 FRA
11 STOKES, Francis MOONSHINE M 40 GM 28:12:46 3 USA
12 BIANCHI, Carlo VENILIA M 54 GM 29:00:15 4 ITA
13 FRANCIS, Clare ROBERTSON’S GOLLY M 37.:5 J 29:04:22 6 GBR
14 VERSLUYS, Gustav TYPHOON V M 34.5 J 29:21:12 7 BEL
15 DE TRAFFORD, John QUEST T 54 GM 30:07:30 5 GBR
16 = ANRYS, Yves PAWN OF NIEUPORT M 30 J 30:15:34 8 = BEL
16 = RIGUIDEL, Eugène NOVA T 33 J 30:15:34 8 = FRA
18 VATON, Gilles ACKEL FRANCE M 38 J 31:03:12 10 FRA
19 PIERRE, Daniel LORCA M 29.5 J 31:14:45 11 FRA
20 DUMAS, Patrice SIRTEC M 39 GM 31:23:09 6 FRA
  • J = « Jester Trophy » pour les bateaux dont la flottaison est inférieure à 8,5m.
  • GM =« Gipsy Moth Trophy » pour les bateaux dont la flottaison est inférieure à 14,02m.
  • P « Pen Duick Trophy » pour les bateaux dont la flottaison est supérieure à 14,02m sans limite de taille.

A lire

Du tour du monde à la Transat. Eric Tabarly. Edition du Pen Duick.
La transat, un océan d’exploit. Daniel Gilles. Edition du Pen Duick.

Relire nos articles consacrés aux éditions de l’OSTAR :

[173 seulement finiront dans les temps

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