OSTAR 1968 - IL EST INTERDIT D INTERDIRE

Article rédigé par Christian Chalandre pour l’Atlantic Yacht Club

Après les deux premières éditions de l’OSTAR (1960, 1964), les Anglais cherchent à favoriser un plateau international le plus large possible. Suite aux événements en France du mois de mai, il y a de nombreux retards dans les préparations et certains bateaux ne sont pas qualifiés. Mais on ne leur interdira pas de prendre le départ.

L’édition de 1968 est un tournant dans l’histoire de l’OSTAR. La notoriété des deux premières éditions va apporter de nombreux bouleversements. Les organisateurs veulent internationaliser la course : 9 nations sont au départ [1]. Le podium comporte trois nationalités. De nombreux bateaux sont construits pour cette course. Le sponsoring fait son apparition : Le thé Thomas Lipton, le whisky Cutty Sark, le port de Saint-Raphaël … L’apparition de l’informatique (non embarquée). Le vainqueur reçoit des bulletins météo qui ont été traités par informatique. Ce « premier routage » sera interdit dans les éditions suivantes. L’apparition de classes (déjà en 1964) n’est pas vraiment valorisée. Seule la victoire en temps réelle compte ! C’est une tradition ! Le nom du vainqueur inscrit sur le tableau à l’entrée du RWYC est celui du vainqueur en temps réel.

Eric Tabarly est à nouveau au départ sur son trimaran Pen Duick IV. Avant le départ la grande « pieuvre géante » en aluminium fait sensation. Il vient de faire 135 milles en 9 heures. C’est un des favoris. Radio-Luxembourg, Paris Match et France Soir se sont réservés l’exclusivité de l’information. Mais les 30 millions sont loin de suffire à boucler le budget. Depuis la précédente édition, Tabarly a beaucoup navigué, en course et convoyage, en solitaire ou en équipage, d’abord sur Pen Duick II, puis sur la magnifique goélette Pen Duick III. Comme souvent, le projet du IV a pris du retard. La première nuit, il entre en collision avec un cargo. A midi, le losange du mat d’artimon casse. Il rentre pour réparer. Quatre jours plus tard, il repart, mais le pilote ne fonctionne pas et Pen Duick IV relâche à Newlyne. Il repart le lendemain, mais le pilote fait toujours des siennes. C’est fini. Tabarly rentre à Lorient où les ingénieurs constatent que le choc avec le cargo a causé de gros dégâts et que les bras de liaison n’auraient certainement pas tenus 3000 milles. Bien sur Pen Duick IV refera parler de lui avec Tabarly et Alain Colas.

Sir Francis Chichester n’est pas au départ. Il a fait construire Gipsy Moth IV, un grand ketch de 16,5 m (un 60 pieds !), dessiné par John Illingworth, avec lequel il a bouclé le premier tour du monde en solitaire à la voile, avec une escale à Sydney en décembre, en 226 jours (trois fois plus qu’Armel Le Cléach en 2017). Il sera de retour dans 4 ans.

L’Australien Bill Howell est le deuxième ancien de 1964. Il prend le départ sur un catamaran de croisière parfaitement équipé de 42 pieds. Mais ce n’est pas vraiment un bateau océanique. Il s’est retourné les deux coques en l’air l’année précédente ! Il termine tout de même cinquième.

Le podium :

Geoffrey Williams n’est pas tombé dans une marmite d’eau salée à sa naissance. Il découvre la voile à 19 ans. Diplômé d’Oxford en 1965, il part travailler aux USA. Il navigue en loisir et l’idée de l’OSTAR germe en lui à la lecture du livre de Tabarly. « Mes raisons de courir étaient purement intimes et personnelles. J’aurais aimé quitter Plymouth inaperçu avec un bateau inconnu, sans bruit ni tapage.. ». Les victoires de Pen Duick III et les conseils de l’architecte Robert Clark lui font choisir un monocoque de 18,30 m gréé en ketch. Mais pour trouver le financement il faut en faire un événement médiatique. Pour la première fois la démarche du « sponsoring » se met place : Grand bateau, financement, sponsor, médiatisation...

Le thé Thomas Lipton devient le partenaire de Geoffrey Williams. Pour rétrospective : en 1898, Thomas Lipton lançait son premier « Shamrock » dans la conquête de la coupe de l’América. Depuis la firme a toujours été très impliquée dans le Yachting.

Avec Dereck Kelsall et un copain ils construisent la coque en 6 semaines. Mise à l’eau mi mars, pose de la quille, baptême fin mars, deux mois avant le départ...

La victoire de Geoffrey Williams est construite avec beaucoup de méthode. Il est routé depuis la terre par « l’English Electric » qui n’a mis au point un ordinateur que depuis juin 1967.

Le deuxième, Bruce Dalling, est sud Africain. Il a couvert 5000 milles pour convoyer son monocoque de 50 pieds « Voortrekker » sans aucuns soucis. Mais le quatrième jour, il brise sa bôme. A la mi-juin, la flotte subit un très gros temps. Dalling n’a pas les informations météo de Geoffrey Williams et est pris dans le gros de la tempête. Il n’arrive que 17 heures après « Sir Thomas Lipton ».

Ces deux premiers monocoques gréés en ketch, préparés pour le près ont encore dominés l’OSTAR. La différence sera le fait des bulletins météo dont disposait Geoffrey Williams.

La démarche du troisième Tom Follet est totalement opposée. Son prao est très léger, peu d’effort, pas d’électronique ni de pilote. Il n’arrive que 11 heures après le second en ayant navigué sur la route sud beaucoup plus longue.

Les sept premiers classés :

Skipper Boat Nationality Class Time
Geoffrey Williams Sir Thomas Lipton United Kingdom Mono-57 25 days 20 hours 33 min
Bruce Dalling Voortrekker South Africa Mono-50 26 days 13 hours 42 min
Tom Follett Cheers United States Proa-40 27 days 00 hours 13 min
Leslie Williams Spirit of Cutty Sark United Kingdom Mono-53 29 days 10 hours 17 min
Bill Howell Golden Cockerel Australia Cat-42.5 31 days 16 hours 24 min
Brian Cooke Opus United Kingdom Mono-32 34 days 08 hours 23 min
Martin Minter-Kemp Gancia Girl United Kingdom Tri-42 34 days 13 hours 15 min

Les Français en course :

Outre Eric Tabarly et Pen Duick IV, 8 autres Français prennent le départ de cette édition :

  • Benoît de Castelbajac est 9ième. C’est le premier Français à l’arrivée sur son sloop « Maxine » de 10,50 m, en 37 jours et 14 heures. (à lire [2]) Personne ne se souvient qu’il fût le premier Français à couper la ligne d’arrivée à Newport cette année là. Ex officier parachutiste, il raconte simplement une traversée en « bon marin ». Alors qu’une grande partie de la flotte est décimée, il se contente de prendre la cape pendant 5 heures. A l’arrivée, il nettoie son bateau en parfait état, se rase et met des vêtements propres. Pas de sponsor, pas de légion d’honneur, un grand marin resté anonyme mais naviguant dans le respect du « Corinthian spirit » cher au RWYC.
  • Juste derrière lui arrive le lendemain Jean Yves Terlain sur son sloop « Maguelone » de 10,50 m. C’est la première fois que l’on entend parler de ce jeune étudiant des Beaux Arts. Il a 23 ans, c’est le plus jeune des marins a avoir couru l’OSTAR. Il n’a eu qu’un mois pour préparer son bateau en plein mois de mai !
  • André Fouezon démâte, revient à Plymouth sous gréement de fortune, répare puis reprend la course et termine 12ième en 40 jours (temps réel : 29 jours 16 heures).

Tous les autres Français abandonnent :

  1. Eric Tabarly
  2. Le commandant Bernard Waquet prend le départ sur un trimaran de plage de 7,80m. Dans le petit temps du départ, il est assis sur le flotteur central et pagaie. Il rentre en fait en France : Il pensait faire sa navigation en suivant les lignes aériennes Françaises, or elles sont en grève ! C’est lui le mentor d’Edith Bauman qui prend le départ sur un trimaran qu’il a conçu. (à lire [3])
  3. L. Paillard sur « La délirante » un sloop de 10,80 démâte.
  4. Alain Gliksman sur un yawl tout neuf de 18,50 « Raph » abandonne à Terre neuve pour des ennuis de gouvernail. « Raph » aura ensuite une longue et brillante carrière, entre autre dans la Whitbread sous le nom de « 33 export »
  5. Joan de Kat connu pour ses bateaux extravagants s’engage sur « Yaksha » un trimaran de 15m qui se démantèle et coule sur la route nord.
  6. Marc. Linski prend le départ sur « Ambrima » un sloop de 11,10m qui a une grosse avarie à la coque, qui démâte et qui coule en remorque.

Sur les 9 Français ayant pris le départ, seuls trois inconnus sont à l’arrivée. Les événements de mai qui ont retardé les préparations n’expliquent pas tout. Certains d’entre eux n’ont de toute manière pas présenté des bateaux raisonnablement préparés sur la ligne de départ.

Remarques :

Pour pouvoir participer à cette édition, il faut pouvoir traverser en moins de 60 jours. 11 bateaux seulement auraient été classés si on avait appliqué cette règle en 1964.

Une épreuve de 500 milles de qualification est exigée pour le bateau et le navigateur. En fait certains partiront sans satisfaire à cette règle.

Bien que gagnée par un monocoque, 13 multicoques plus ou moins bien préparés ont pris le départ.

Parmi eux le prao de 12 m « Cheers » de l’Américain Tom Follet prend la troisième place. Alors que de très nombreuses personnes pensent que « l’engin » n’est pas adapté pour une traversée océanique, il traverse en 27 jours (temps de Tabarly en 1964) par la longue route des Açores. Un prao mesure 12,2 m pour 1, 34 tonnes ! « Cette » pirogue est si bien équilibrée qu’il n’y a pas de pilote ! »

Relire nos articles consacrés aux éditions de l’OSTAR :

[1UK (1er), Afr du sud (2nd) , USA (3ième), Australie (5ième), France (9ième), Suède (13ième), RFA (14ième), Italie, Suisse (Abandons)

[2 De Plymouth à Newport par le sud de Nantucket. Bertrand de Castelbajac. Edition de la table ronde

Personne ne se souvient qu’il fût le premier Français à couper la ligne d’arrivée à Newport cette année là. Ex officier parachutiste, il raconte simplement une traversée en « bon marin ». Alors qu’une grande partie de la flotte est décimée, il se contente de prendre la cape pendant 5 heures. A l’arrivée, il nettoie son bateau en parfait état, se rase et met des vêtements propres. Pas de sponsor, pas de légion d’honneur, un grand marin resté anonyme mais naviguant dans le respect du « Corinthian spirit » cher au RWYC.

[3 Seule vingt-cinq jours contre l’Atlantique Edith Bauman chez Flammarion

Première femme à participer à l’OSTAR, cette jeune allemande, doit abandonner son trimaran au nord des Açores au bout de vingt cinq jours. Très critiquée pour son manque de préparation, la navigatrice courageuse et volontaire, qui naviguait avec sa petite chienne, fait un récit de ce qu’on aurait pu considérer comme un exploit si elle avait eu un petit peu plus de chance.

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