LES TRANSATLANTIQUES EN SOLITAIRE (1876-1960 )

1876 - Première traversée de l’Atlantique en solitaire : Alfred Johnson

et quelques autres navigateurs célèbres : Richard Turrell McMullen, John MacGregor, Bernard Gilboy, Howard Blackburn, William Albert Andrews, Josiah W. Lawlor et quelques autres pionniers…


Au moment où les concurrents du Vendée Globe 2012-2013 viennent d’achever leur course folle autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, il est opportun de rappeler que ces marins sont tous les dignes descendants de l’Américain Alfred « Centennial » Johnson. On pourrait dire la même chose de tous les navigateurs solitaires qui disputent des épreuves désormais classiques comme le Figaro, la Transat en solitaire devenue l’OSTAR, la Route du Rhum, la VELUX 5 Oceans, pour citer les plus célèbres.

En 1876, Alfred Johnson, brave pêcheur des Grands Bancs de Terre-Neuve d’origine danoise effectua la première traversée à la voile d’Est en Ouest de l’Atlantique en solitaire, à bord de son improbable petit doris : Centennial. Un exploit sévèrement jugé par celui-là même qui l’avait accompli : « Ce fut un voyage de cinglé. » Un propos que les coureurs solitaires d’aujourd’hui ne démentiront certainement pas…

Traversée de l’Atlantique en solitaire : une annonce réfléchie…

C’est en ces termes que le discret Alfred Johnson expliquait, quelques mois avant sa mort, son insensé voyage tout en poursuivant : « Nombreux sont ceux qui m’interrogent sur les raisons de cette traversée ; j’essaie de leur dire la vérité : si j’ai fait un tel voyage c’est parce que j’étais un damné inconscient ! Et c’est bien ce qu’ils pensent. » Qu’importe ! Pour l’histoire, il est bien le premier navigateur en solitaire à avoir effectué la traversée de l’Atlantique ! Dans le contexte de l’époque, on peut même parler de véritable exploit.

Alfred ‘Centennial’ Johnson à la barre de son Centennial (1876)

Certains objecteront qu’il y eut avant Alfred un certain Josiah Shackford, marin américain, qui, en 1786, soit 90 ans plus tôt, aurait fait la traversée d’Est en Ouest en solo, entre la France et l’ex-Guyane hollandaise – le Surinam – en Amérique du Sud. Certes ! Mais les circonstances de ce voyage et les motivations du personnage restent toujours et encore obscures et, à ce jour, invérifiables. Dans la saga des navigateurs solitaires, il nous faut toutefois signaler deux yachtsmen britanniques : d’abord Richard Turrell McMullen (1830-1891) et son cotre Orion (1868) transformé en yawl qui publia un livre – Down Channel – relatant ses croisières en solitaire dans la Manche ;

Orion de Richard Turrell McMulle, dans la tempête au milieu de la Manche (1868)

ensuite John MacGregor (1825-1892) qui rallia seul Londres à Paris (et retour) en 1867 à bord de son yawl de 6 mètres, Rob Roy, une aventure dont il publia le récit sous le titre : The Voyage Alone in the Yawl ‘Rob Roy’.

John Mac Gregor

Le yawl Rob Roy à son arrivée à Paris en 1867

Mais il faut bien avouer que ces navigations sont restées « locales » même si le concept du yachtsman-navigateur solitaire est né avec eux.

Or, rien de tel chez Alfred Johnson (1846-1927) – Johnsen selon l’état civil danois – modeste pêcheur de l’Est américain qui annonça sans ambages, un soir de 1874, qu’il allait faire la traversée de l’océan Atlantique…

C’est au cours d’une partie de carte tardive et plus ou moins arrosée entre pêcheurs, à Gloucester, que l’histoire prend forme. La discussion roule bientôt sur la possibilité ou non de faire la traversée de l’Atlantique, en voilier et en solitaire ! Autour de la table, personne n’y croit vraiment. Soudain l’un des joueurs prend tout le monde de court : il assène à tous que non seulement cela est faisable mais qu’il est possible de faire un tel voyage à bord d’un doris ouvert. Dans la salle surchauffée et enfumée, le silence se fait. Tous les regards convergent vers Alfred Johnson qui ne se démonte pas pour autant. Ignorant les regards goguenards de ses compagnons, Alfred affirme alors haut et fort qu’il tentera lui-même le coup, ce qui déclenche l’hilarité générale. Cela ne démonte pas l’audacieux qui, d’une voix forte, annonce : « J’utiliserai un doris que je mènerai tout droit au cœur de l’Angleterre. Il vous suffit seulement d’attendre que j’ai économisé suffisamment pour me payer le bateau. »

Le doris : origines

La plus ancienne représentation d’un doris – dory en anglais – a été relevée sur une gravure d’Albrecht Dürer et date de 1497…

A la grande époque du doris, au 19e siècle, il s’agit d’un petit bateau d’origine américaine, à faible tirant d’eau, de 5 à 7 mètres de longueur et de déplacement léger. Les flancs droits de la coque sont plutôt hauts, le fond est plat et les extrémités, proue et poupe, sont étroites. Les lignes de ces embarcations sont « rustiques » et simples, ce qui en facilite la construction en bois. On se déplaçait en doris surtout à la rame, plus rarement à la voile.

Le yawl Rob Roy à son arrivée à Paris en 1867

S’agissant du type de doris qui nous intéresse, destiné à la pêche sur les Grands Bancs de Terre-Neuve, il est apparu dans les années 1830. Certains historiens pensent que l’on s’est inspiré des « French Bateaus » (sic) à fonds plats et bords droits utilisés dès 1670 sur le Saint Laurent. L’avantage des doris des Grands Bancs réside dans ses flancs verticaux. Cela permet de les empiler les uns sur les autres sur le pont des grandes goélettes qui les déploient en mer. A l’époque ce fut une révolution dans la pêche à la morue en Nouvelle Angleterre, de Long Island au New Hampshire, car avec ce système on multiplia les points de pêche.

En habitué du doris, Alfred Johnson ne pouvait que placer toute sa confiance sur un tel type de bateau et son exemple servit à quelques uns de ses successeurs…

Les plans du Doris Centennial

Né au Danemark le 4 décembre 1846 dans une famille de pêcheurs, Alfred apprend tout jeune le métier puis se retrouve bientôt aux États-Unis, à Gloucester dans le Massachusetts, où il devient pêcheur de flétans sur les Grands Bancs de Terre-Neuve. Dans cette zone ô combien poissonneuse, cette pêche à la ligne se pratique à bord de petits doris largués en pleine eau par de grosses unités… C’est dire si le doris est une embarcation que Johnson connaît bien. Comme les dangers de la mer : ainsi, au cours de la campagne de pêche de 1876 sur les Grands Bancs, ce sont près de 200 marins qui vont périr à la tâche…

« Ce n’est pas un homme au tempérament exalté comme on pourrait l’attendre d’un individu dont le dessein est de réaliser un voyage aussi périlleux, » écrivait le chroniqueur du Cape Ann Advertiser quelque temps avant le départ de Johnson. « Ce n’est pas non plus un sanguin, mais plutôt un personnage réservé ; son attitude générale révèle à l’évidence que c’est un être réfléchi, qui a l’habitude de donner son avis sur les sujets qui l’intéressent, mais seulement après mûre réflexion. » On est bien loin du « cinglé » comme il aimera à se décrire lui-même. Car voilà que notre jeune pêcheur – il a 29 ans – a pris prétexte des célébrations du Centenaire de l’Indépendance des États-Unis pour se lancer dans l’aventure, en 1876, seul et sans sponsor !

A bord d’un doris de 6 mètres 10 de long !

L’homme a tenu bon ! Malgré ceux qui le traitent ouvertement de fou. Malgré ses amis qui, devant sa ferme détermination, tentent de le dissuader, en vain. Moins de deux ans après la fameuse partie de cartes, Alfred Johnson peut enfin prélever sur ses économies les 200 dollars nécessaires à l’achat d’un doris. Celui-ci mesure 6,10 mètres de long pour 4,86 m de flottaison, 1,67 m de bau maximum et 0,76 m de profondeur… Le bateau est doté d’un court faux-pont, d’une dérive latérale qui peut être placée indifféremment sur l’un ou l’autre bord, et de trois compartiments étanches, dont l’un consiste en une légère surélévation du plancher qui forme ainsi une sorte de cale hermétique. Sur cet esquif, Alfred grée sur un court mât soutenant une grand-voile à corne – il y hissera également une grande fortune carrée au vent arrière – et un bout-dehors permettant d’établir une trinquette et un foc.

Centennial (1876). A la barre, Alfred Johson

L’équipement est complété par une carte, un compas, un quadrant, des médicaments, une ancre flottante et une imposante réserve de nourriture sans oublier l’eau douce ! Et, dans un élan patriotique de bon aloi, il baptise son doris Centennial sur lequel il arbore fièrement le drapeau américain.

On a compris qu’Alfred n’a rien d’un aventurier. Il estime pouvoir raisonnablement faire la traversée vers Liverpool en moins de 90 jours, en suivant avec prudence la route des vapeurs océaniques, soit 3000 miles. Le 15 juin 1876, juste après 16 heures, une foule compacte se presse sur les quais de Gloucester pour suivre le départ de Johnson à la barre de son Centennial. Chargé à couler bas – le liston est à moins de 50 cm au-dessus de l’eau – le bateau se dirige vers le large, accompagné de nombreux yachts et de petits canots à rame, jusqu’au brise-lames de Eastern Point. Bientôt, le doris disparaît des regards.

Sept à huit jours plus tard, Johnson décide de relâcher à Barrington, en Nouvelle-Écosse. Il se rend compte que son lest mobile composé de gueuses en fonte dérègle son compas, et qu’il est dangereux de poursuivre ainsi. Il décide de se débarrasser de celles-ci et de compléter ses vivres, puis il reprend sa route le 25 juin, en s’appliquant à suivre celle des grands bateaux. Par épisode, grâce aux navires qui le croisent, on a de ses nouvelles. Le 19 juillet, l’équipage d’un vapeur se rapproche de Centennial et tente de lui porter « secours » croyant avoir affaire à un naufragé… Alfred rassure les marins et décline poliment leur offre.

À mi-chemin, c’est le capitaine d’un paquebot allemand qui se déroute et lui proposer ses services. « Puisque vous me le demandez si gentiment » répond Alfred à court de whisky, « je n’aurais rien contre une bouteille de brandy » ! Vœu exaucé : le capitaine fait passer deux précieux flacons liés à une planche en bois lancée par-dessus bord pour que notre solitaire récupère sans encombre le colis…

Un navigateur solitaire stoïque, héroïque, resté digne et très discret…

Au cours de sa traversée, ce dont souffre le plus Alfred – malgré sa petite taille – c’est de ne pas pouvoir étirer ses jambes lorsqu’il s’allonge pour se reposer et d’être dans l’impossibilité de mieux se protéger sous le faux-pont contre l’humidité et les embruns. Mais cela ne l’empêche pas de poursuivre sa route (70 à 80 milles par 24 heures, atteignant une fois les 100 milles), dormant principalement le jour et restant éveillé la nuit pour surveiller la mer et éviter les bateaux de passage.

Au fil du temps qui passe, le marin maîtrise de mieux en mieux son esquif. Un jour, il échappe de peu à la catastrophe au cours d’un grain plus violent que les autres qui l’a surpris. En quelques instants, il parvient à amener son petit mât et à l’arrimer fermement sur le bateau tout en laissant filer une ancre flottante pour stabiliser l’embarcation face aux à-coups des vagues qui, de manière plus qu’inquiétante, heurtent la coque. Sa confiance en Centennial monte encore d’un cran. Mais ce qui devait arriver arriva. Le 2 août, un nouveau grain menace. Sous-estimant la colère de l’océan, le navigateur se laisse cette fois surprendre en amenant trop tard le mât. Centennial résiste un moment puis prend de la gîte sous la force du vent. C’est alors qu’une lame plus sévère que les autres fait chavirer l’embarcation…

Par bonheur Johnson parvient à s’agripper au doris renversé et à se hisser péniblement sur la coque. Pendant vingt longues minutes, le naufragé transi, assis à califourchon sur son bateau, guette la bonne vague qui lui permettra de redresser le canot. Il parvient enfin à remettre son doris à l’endroit et remonte à bord, trempé ! Une partie de la nourriture est perdue, sa montre et son horloge sont hors d’usage et sa grand-voile carrée, si précieuse au portant, a disparu. Heureusement, cinq jours après ce désastre, Alfred voit avec bonheur le brick Alfredon – ça ne s’invente pas ! – se dérouter vers lui. Il refuse d’abandonner son périple. La détermination du navigateur solitaire est intacte, surtout lorsqu’il apprend qu’il est à moins de 150 miles du cap Clear ! On lui fait alors passer quelques vivres et de l’eau puis il reprend sa route, plein Est.

Ancienne vue d’Abercastle

Le 10 août 1876, après 46 jours de mer, Centennial arrive à Abercastle, un petit port de pêche situé au sud-ouest du Pays de Galles. Amaigri mais reposé, Alfred Johnson repart deux jours plus tard pour Liverpool, le terme de son voyage, qu’il finit par atteindre le 21 ! Dans l’intervalle, il est une nouvelle fois interpellé pour monter à bord d’un steamer venu lui annoncer qu’il est attendu et qu’une réception est organisée en son honneur. Il refuse avec détermination : « J’ai décidé de mener ce doris directement en plein cœur d’un port anglais et je n’ai toujours pas changé d’avis. » Ainsi, après 66 jours de mer (depuis son départ le 15 juin de Gloucester), Johnson atteint enfin Liverpool sous les acclamations de la foule venue l’accueillir.

Pendant plusieurs mois, Centennial est exposé à Liverpool et Johnson se prête volontiers aux questions de visiteurs. Il finit par amasser un petit pécule qui lui permet de revenir à New York, en février 1877, à bord d’un paquebot sur lequel il fait charger son cher doris. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le retour du héros au pays se fait dans la plus totale indifférence. Pas un seul journaliste ne lui consacre ne serait-ce qu’une ligne pour revenir sur son exploit. Alfred parvient toutefois à exposer Centennial dans quelques grandes villes de la côte Est où il tient des conférences très suivies, mais pas suffisamment pour espérer faire fortune. Dignement, il décide alors de retourner à Gloucester, pour y reprendre son métier de pêcheur. Quelques temps plus tard, il parvient à obtenir le commandement d’un voilier de pêche qui croise sur les Grands Bancs.

Centennial au Musée

La première traversée du Pacifique en solitaire : Bernard Gilboy [1]

En 1882, l’Américain Bernard Gilboy réalise une grande première : la traversée du Pacifique ! En diagonale c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest… Un voyage de 7.000 milles – 11.265 kilomètres – que notre homme réalise en 164 jours de navigation.

Bernard Gilboy, avant sa traversée du Pacifique (1881)

Si Alfred se traitait de « cinglé », on peut imaginer que Gilboy aurait pu s’enticher du titre de « fieffé entêté ! » Marqué par l’exploit de Johnson, Bernard se met en tête de traverser le Pacifique à bord d’une étrange goélette de … 6 m de long, 2 m de large et 0,5 m de tirant d’eau, 1 m sous barrot…, construite en bois par ses soins. Il la baptise Pacific.

Le 18 août 1882, il quitte San Francisco, la cambuse chargée de nourriture fine en boîte – cet ancien épicier est un fin gourmet – oubliant d’emporter des lignes pour pêcher du poisson frais ! Il a prévu de faire la traversée en 4 mois. Le mauvais sort en décidera autrement.

Pacific et Gilboy en chapeau à la barre (1882)

Certes, les alizés aidant, la première partie du voyage se déroule sans encombre, au portant. Puis Gilboy et Pacific subissent le mauvais temps, 29 jours durant, les calmes plats alternant avec les orages. Puis il retrouve des vents plus favorables. Au bout de deux mois, il n’a parcouru que le tiers du trajet et il comprend qu’il va lui falloir se rationner s’il veut gagner son pari. Cet orgueilleux par nature se refuse de relâcher dans les petites îles qu’il croise pour se ravitailler.

Le 13 décembre, et alors qu’il ne lui reste que 1500 milles à parcourir avant d’atteindre l’Australie, une vague surgit de nulle part retourne le petit voilier. Ce n’est qu’après des heures d’efforts – il doit démâter à l’envers en coupant le gréement – qu’il parvient à redresser Pacific. Dans l’aventure, il a perdu son compas, cassé sa montre, égaré des pièces du gréement et son safran.

Sous gréement de fortune, le train est sérieusement ralenti. La poisse le gagne lorsqu’un espadon perce la coque l’obligeant à écoper et colmater en catastrophe. Il se met à capturer des oiseaux de mer pour se nourrir et, peu à peu, il finit par être complètement épuisé. Le 15 janvier, il perd son safran de fortune qu’il remplace avec des bouts de cloison.

Le 29 janvier 1883, Gilboy n’en peut plus. Il finit par renoncer lorsque par chance un navire se déroute pour le prendre à son bord. A 500 milles de son objectif, Brisbane.

Gilboy, après la traversée du Pacifique (1982)

De retour à San Francisco, il devient conducteur de tramway puis reprend la mer en 1899 et devient capitaine d’un vapeur qu’il appelle Centennial ! Il finira bloqué avec son équipage dans la glace, aux abords de l’île Sakhaline, en 1906. Ils moururent tous de faim et de froid…

Alfred Johnson : inspirateur des courses transatlantiques en solitaire…

Il y a peut-être une explication à cette amnésie. Sur le plan strictement médiatique, l’exploit d’Alfred n’a été connu aux USA que bien après les fêtes du centenaire de l’Indépendance… En outre la personnalité même de ce modeste pêcheur professionnel, on ne peut plus honnête et discret, est en décalage avec un pays, l’Amérique des pionniers, où l’on a à cœur de célébrer le moindre exploit, même dérisoire, dès lors que l’on joue à plein son rôle de star. Ce n’était pas dans la nature du modeste pêcheur. Qu’importe ! Pour l’histoire, Johnson est le premier navigateur solitaire digne de ce nom à avoir effectué la traversée de l’Atlantique.

Cette prouesse ouvre la voie à une nouvelle race d’aventuriers qui ne tarde guère à se manifester. En 1878, un certain William Albert Andrews réalise une traversée de l’Atlantique, de Boston au Havre après deux escales en Grande-Bretagne, en compagnie de son frère Asa Walter. A bord d’un doris de 5,80 mètres, Nautilus… Quelques années plus tard, William Andrews est le premier à lancer l’idée d’une course transatlantique en solitaire dont le vainqueur empochera la somme de 5.000 dollars ! Une belle somme pour l’époque. Le fils du célèbre constructeur naval de Boston, Josiah W. Lawlor, relève le gant. Cela lui est d’autant plus facile qu’il ne porte guère son adversaire dans son cœur.

Sea Serpent à Joshiah W. Lawlor

Le 21 juin 1891 le départ de cette première course en solitaire transatlantique a lieu à Crescent Beach près de Boston. A bord de leurs voiliers de plus ou moins 4,50 mètres de long, inspirés du doris – Sea Serpent à Lawlor et Mermaid à Andrews – les deux hommes s’élancent vers le large, suivis d’une foule immense. Lawlor prend la route nord alors que Andrews choisit la route sud, en principe plus sûre. Hélas pour William Andrews, après 55 jours de mer et plusieurs chavirages, il doit renoncer, sauvé in extremis par un steamer qui passait par là… Quant à Josiah Lawlor, il savoure depuis plus de dix jours un repos bien mérité. Il est arrivé au but le 5 août 1891, à Coverack, un petit port de Cornouailles, après 45 jours de navigation souvent très dure. Avec ces deux lascars, la course transocéanique en solitaire vient de naître !

Mermaid à William Albert Andrews

Joshua Slocum

Curieusement, le concept de ce type de course va prendre du temps avant de s’imposer comme une discipline sportive extrême. Certes, quelques années plus tard, la navigation hauturière en solitaire prend une nouvelle dimension avec l’exploit de Joshua Slocum qui, entre 1895 et 1898, réalise seul le tour du monde – avec escales – à bord de son Spray.

Spray de Joshua Slocum en 1895

Le récit de cette aventure inspirera et inspire encore de nombreux navigateurs en quête de navigations lointaines. Il faut attendre plus de quarante ans avant que l’Argentin Vito Dumas, en pleine Seconde Guerre mondiale, réalise l’exploit de passer seul, à bord de son Legh II, les trois caps dont le redouté Cap Horn !

Howard Blackburn : défi à l’Atlantique en 1899 et 1901

Chacun dans son style, les successeurs d’Alfred Centennial Johnson, ont marqué la genèse des traversées océaniques en solitaire. On a vu que le doris est le bateau qui inspire ces aventuriers, comme l’ont démontré William Albert Andrews et Josiah W. Lawlor [2].

Howard Blackburn 1900

Le doris est encore un élément déterminant dans la vie d’un ancien pêcheur de Gloucester dans le Massachusetts : Howard Blackburn (1859–1932), devenu par la suite homme d’affaires et fameux yachtsman. Jugez plutôt : à l’hiver 1883, à 24 ans, il participe à une campagne de pêche hivernale à bord d’une grande goélette, la Grace L. Fears, sur les Grands Bancs au large des côtes canadiennes. Une soudaine tempête sépare le doris sur lequel il manœuvre avec son compagnon Tom Welch du bateau principal. Il se met à ramer vers la terre mais, mal équipé (il n’a pas de gants) et conscient que ses mains vont geler, il enserre les rames de ses mains de façon à pouvoir ramer... Face à Tom qui meurt bientôt de froid !

Au bout de 5 jours, à bout de forces, Howard touche terre. Il a perdu tous ses doigts et ses deux pouces à la première jointure ainsi que tous ses orteils ! C’est en héros qu’il rejoint Gloucester. Il y installe un bar qui fait sa fortune, arme peu après un bateau pour participer à la ruée vers l’or, bateau à bord duquel il rejoint San Francisco par le Cap Horn, mais cette équipée se solde par un fiasco.

Aventurier dans l’âme, Howard se lance alors dans un nouveau défi : la traversée de l’Atlantique à voile, en solitaire. Un pari insensé pour un homme quasiment privé de ses mains ! Mais, le 18 juin 1899, à bord de son Great Western (construit par ses soins – sans doigts. Longueur : 9 m, bau : 2,60, creux : 1,50 m), il commet l’exploit et rejoint l’Angleterre après 62 jours en mer ! De retour à Gloucester où il développe toujours aussi brillamment ses affaires (il a vendu son voilier en Grande-Bretagne), il décide de récidiver en 1901 avec Great Republic, 7,5 m de long ! Et, reprenant l’idée de William Albert Andrews, il lance un défi à qui voudra régater contre lui. Personne ne relève le challenge. Cela n’arrête pas notre homme qui décide de partir seul. Il réalise la traversée de l’Océan, entre Gloucester et Lisbonne en 39 jours !

Great Republic (1901) de Howard Blackburn

Howard tentera une troisième fois l’aventure, en 1903 à bord d’un petit doris de 5,20 m, America, mais le mauvais temps le fera renoncer. Il mourra de sa belle mort en 1932 à 73 ans.

Alain Gerbault 1924

Du temps passe encore. Entre 1891 – date de la première course transatlantique – et 1960 – première transat moderne (lire l’article) – quelques aventuriers se signalent à l’attention du grand public dont, entre autres, Bernard Gilboy, Howard Blackburn, Fred Rebell, Harry Pidgeon, les Français Alain Gerbault, Louis Bernicot, Jacques Yves Le Toumelin, Marcel Bardiaux…

Sous le regard d’Alfred Johnson : l’ère moderne

Ce n’est que quatre-vingt-quatre ans après Johnson et soixante-neuf ans après la course de Lawlor que Blondie Hasler et Francis Chichester lancent l’idée d’une compétition en solitaire à travers l’Océan, d’Est en Ouest cette fois. Lors de cette première transat moderne de 1960, alors âgé de 58 ans, Chichester réalise la performance en 40 jours à bord de son Gipsy Moth III.

Sir Francis Chichester

Six ans plus tard, Sir Francis commet l’exploit de faire le tour du monde d’Ouest en Est, en solitaire, avec son Gipsy Moth IV, avec escale en Australie. Il réalise ce tour après 226 jours de navigation…

Les événements se précipitent. En 1968 a lieu la course en solitaire autour du monde, sans escale, dite du Golden Globe ! Sur les 9 bateaux au départ, seul celui de Robin Knox-Johnston – Suhaili – réalisera le tour complet en 312 jours, devenant le premier marin à réaliser un tour du monde non-stop en solitaire et sans assistance. Suivront le BOC Challenge puis le Vendée Globe… Mais ceci est désormais une autre histoire.

Revenons un instant à notre oublié, Alfred Johnson. Son exploit de 1876 a tout bonnement disparu des mémoires. Homme remarquable à défaut d’être remarqué, Alfred était resté pour ses amis et ses hommes un héros qu’ils avaient pris pour habitude de surnommer affectueusement ‘Centennial’. Une manière à eux de se souvenir… Par contre, dans le difficile milieu des pêcheurs professionnels d’alors, Alfred avait acquis une bien belle réputation : celle de n’avoir jamais perdu un seul homme en 27 ans de campagnes de pêche. Qu’importe ! Pour l’histoire, Alfred « Centennial » Johnson reste et restera à jamais le premier navigateur à avoir commis la performance de traverser l’océan Atlantique en solitaire.

John Gilpin, catamaran dessiné en 1877 par Nathanael Greene Herreshoff

À propos de cette fameuse année 1876 dite des célébrations du Centenaire des États-Unis. Les yachts clubs new yorkais profitèrent de l’occasion pour organiser des régates grandioses. On eut alors la surprise de voir un étonnant navigateur solitaire ridiculiser les voiliers réputés les plus rapides du moment, les célèbres sandbaggers. Il s’agissait de Nathanael Greene Herreshoff, l’architecte naval américain. Il naviguait seul, sur une embarcation révolutionnaire, appelée Amaryllis. C’était un petit catamaran, le premier multicoque moderne qui sera, bien plus tard, un type de bateau très prisé par les successeurs d’Alfred « Centennial » Johnson…

©Jacques Taglang « Pour l’Atlantic Yacht Club – Mars 2013 »

Notes :

[1L’étonnant récit de la première traversée du Pacifique est racontée dans le livre de Benjamin Lambert : Grands Navigateurs Solitaires, tome 1.

[2Étonnante coïncidence : ces deux adversaires – ils ne s’appréciaient guère – Andrews et Lawlor disparaîtront, corps et biens, chacun de leur côté en mer…

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