FRANCOIS LE BRUN RACONTE LA PANERAI TRANSAT CLASSIQUE

Une course océanique ? Pas seulement

C’est la seule course transatlantique en équipage et elle se court sur des voiliers classiques ! Mais que recherchent les marins qui s’y inscrivent ? Un supplément d’âme et des émotions que seuls peuvent procurer les bateaux dotés d’une histoire et d’un caractère. Témoignages

Le classique n’attend pas le nombre des années. Prenez l’Atlantic Yacht Club. Cette confrérie de marins semble avoir la patine d’un meuble victorien. Elle n’a pourtant que quatre ans d‘âge. Elle a été créée dans la foulée de la première Transat Lagassée en 2008. Plusieurs participants avaient alors souhaité prolonger leur rêve, en ravivant leurs souvenirs communs dans un cadre symbolique. Parmi les pionniers, figuraient Jean-Jacques Ollu, Olivier Pécoux, Loïc Blanken, Christophe Varène… Ils ont été rejoints par les frères Caraës ou la navigatrice Samantha Davies.

Tous ont choisi Douarnenez, pour l’authenticité de ce haut-lieu de toutes les formes de marines. Ils y ont ouvert un havre chaleureux, doté de vraies cabines, afin de recevoir comme il se doit les gentlemen navigateurs de passage, c’est-à-dire ces navigateurs qui, à l’instar des membres fondateurs, partagent la même affection pour les bateaux dotés d’une histoire et d’un caractère.

De fait, dans Atlantic Yacht Club, chaque mot compte. Atlantic, parce que, pour être admis, le CV nautique doit mentionner une transat. C’est le cas de 40 des cinquante membres actuellement adoubés. Les autres constituent le quota des gens de valeur -écrivains, érudits, navigateurs en devenir-, qui finiront bien à leur tour par se laisser porter par les Alizés. Yacht ensuite, c’est pour la typologie des voiliers mis à l’honneur : des silhouettes racées, sur le sillage desquelles on aime à se retourner, pour admirer leurs jolis tableaux arrières. Quant à club, il englobe aussi bien le fauteuil en cuir du même nom que la distinction toute britannique qui sied en ces lieux, c’est-à-dire une élégance de comportement fortement imprégnée d’auto dérision…
De même, prenez la Transat classique 2012, ou l’Atlantic Trophy couru l’an dernier. Ces deux épreuves sont justement issues de l’imagination prolifique de membres fondateurs de l’Atlantic Yacht Club. Elles aussi semblent enracinées dans l’histoire de la voile, comme le seraient des répliques françaises du Fastnet ou de Cowes-Dinard. Sauf qu’elles n’en sont qu’à leur deuxième édition ! Mais là encore, comme « aux âmes bien nées »… chacun connaît la fin de la tirade.

La preuve ? Dès cette année, la course reçoit l’adoubement de Panerai. Habituellement pourtant, l’horloger n’appose sa marque qu’aux manifestations qui ont passé avec succès l’épreuve du temps : les Régates de Cowes, la Classic Antigua, la semaine de Nantucket…Mais les stratèges du groupe ont dû être séduits par l’alliage d’élégance et de rugosité qui ressort de ce parcours à deux départs. Il débutera en effet à Douarnenez pour les nordistes, le 22 juillet, direction Cascais au Portugal, soit huit jours de navigation. En octobre, la flottille du sud partira de Saint tropez pour rejoindre à son tour le Tage. Puis, à la mi- novembre, les deux flottilles réunies s’élanceront vers La Barbade pour y arriver aux alentours des fêtes de fin d’année.

Le plan de route est plutôt exigeant : Vingt jours au bas mot pour atteindre les Antilles à partir du Portugal. Ce n’est plus de la balade à la journée. Mais en même temps, l’esprit reste toujours celui de la belle plaisance. Finalement, ce long périple ressemble assez au cheminement de ces montres noires, d’abord conçues pour les conditions extrêmes des plongeurs de la marine italienne, avant de se retrouver aux poignets des personnes les plus raffinées de la terre.

En tous les cas, ce parrainage place d’emblée l’épreuve dans la catégorie des grands rendez-vous du classique, au même titre, par exemple que le Trophée Bailli de Suffren. Quant à l’aspect spécifiquement transatlantique, c’est vrai que la France en a inventé des variantes sur ce terrain de jeu : la route du Rhum, la Jacques Vabre, l’AG2R en Figaro, celle des Passionnés, où des centaines d’équipages familiaux se retrouvaient dans une même transhumance. Mais il s’agissait davantage d’une concentration que d’une course. Tandis qu’ici, les bateaux partent pour la gagne, avec cette double particularité : leur date de naissance inspire le respect.

L’âge de certains inscrits s’écrit même trois chiffres. En outre, ces montures seront menées dans le plus pur esprit des courses au large d’après-guerre, avec des marins, hommes et femmes, qui se relaieront dans le cockpit pour assurer leurs quarts. L’air de rien, dans le programme des épreuves, toutes catégories confondues, c’est la seule course transatlantique en équipage.
Cette originalité lui confère une patte spécifique. Elle requiert une préparation spéciale. Ainsi, « attention à ne pas surcharger les bateaux en hommes », prévient Yann Salaün. L’homme parle en connaisseur. Il en sera à sa septième transat, dont la deuxième sur un bateau classique. En 2008, il était à bord de Bilou Belle, le Tina Carter armé par Jean-Jacques Ollu. Cette fois, il sera sur le pont et dans une des bannettes de Gimcrack, un yawl bermudien de 38 pieds. Construit en 1961 à partir de plans David Simmonds, il est reconnaissable à sa jolie tonture très bananière et à sa petite barre à roue qui amène à barrer sur le côté, comme le faisait le capitaine Troy dans « Aventures sous les tropiques ». En outre il possède un gréement métallique, susceptible de choquer les puristes, sauf que c’est celui d’origine.

Auparavant, Yann aura ramené, en juin, de New-York en France, un catamaran de seize mètres. Dans son riche passé, il a aussi eu l’occasion d’accompagner les concurrents de la Mini transat sur un sloop de seize mètres, de convoyer vers les Antilles des voiliers neufs tout droit sortis des chantiers vendéens. Il a même ramené en métropole un solide et lourd croiseur construit en ferro-ciment. Parmi toutes ces expériences, les transats sur des bateaux classiques occupent une place privilégiée. « Parce qu’elles mettent en avant l’humain », explique-t-il.

A condition, toutefois, de savoir éviter plusieurs pièges, dont celui de la surpopulation. C’est qu’il faut compter 120 kilos par personne pour sa cambuse et son eau. C’est dire si au départ, les bateaux peuvent être pleins comme une 404 en partance pour le bled. Or pour chaque équipier, il est primordial de veiller à son minimum de confort et d’intimité. Sinon, gare aux mouvements d’humeur, surtout lorsque sur la fin, les milles s’égrènent au compte-gouttes, comme ce fut le cas lors de la première édition de 2008. Bon nombre de concurrents mirent plus de vingt jours avant de rejoindre les Antilles à partir d’Agadir. Sur la fin, les moindres propos mal interprétés pouvaient virer à l’aigre.

Par conséquent, point trop ne faut d’encombrement mais à l’inverse, gare aussi à se montrer trop léger du côté de la cambuse. Le rationnement d’eau peut se révéler tout aussi pénible que le trop plein de victuailles. Encore que là, au moins, des solutions palliatives puissent être assez facilement trouvées ! « Il fait si beau », note Yann, alors qu’en métropole, c’est déjà l’hiver. « Personnellement, poursuit-il, je ne connais pas de plus grand plaisir que de démarrer ma journée à l’étrave et de m’asperger d’une demi-douzaine d’eau de mer, chaude à souhait. » Il n’empêche, sur le premier parcours en 2008, il se souvient très bien que la bateau assistance « Le Connétable », un plan Garcia en aluminium armé par des médecins et des infirmiers, avait tenu à rester pendant quarante-huit heures bord à bord avec Bilou Belle. Les praticiens redoutaient le début de déshydratation pour l’équipage en course. Attention aussi aux caractériels, aux matamores qui se révèlent décevants sur la durée, ou aux égoïstes qui se servent plus qu’ils ne servent. « Mais en fait, tranche le marin, aucun de ces gens-là n’a sa place à bord des classiques ». Ces bateaux ont l’art de susciter naturellement des attitudes d’attention aux autres. En ce sens, le gros temps au départ se révèle une chance. Il soude plus vite les équipages ».

En tout état de cause, le facteur humain est si important que tous les skippers reconnaissent y avoir réfléchi. Les uns en faisant en sorte que les aménagements intérieurs ne se transforment pas en chambrées de conscrits, les autres en recherchant le moyen de maintenir le moral des troupes. En général, la solution est trouvée dans les bonnes vieilles méthodes de « La Royale » : elle réside dans le plaisir des papilles. C’est dire si la lyophilisation des aliments est laissée aux Figaristes ou aux ministes. Elle n’a certainement pas sa place chez les propriétaires de classiques, qui n’ont pas oublié que les mots « plaisir » et « plaisance » possèdent la même racine.
A bord « d’Amazon », par exemple, le plan Stephens de 22 mètres armé par Olivier Pécoux, le repas du soir, pris en commun dans le carré, autour d’une bonne bouteille, a été institué comme un rituel lors de l’Atlantic Trophy. « Cela permettait à chacun de dire ce qu’il avait fait dans la journée, se souvient le skipper, vainqueur de l’épreuve. « Sinon, sur des bateaux de cette taille où les manœuvres ne sont pas forcément fréquentes, dès lors que la bonne amure a été trouvée, il est possible pour des équipiers de passer une journée sans se voir ».
C’est bien la raison pour laquelle il convient de bien se connaître avant de proposer sa candidature à un tel embarquement. Il faut être capable de vivre à un rythme plus lent qu’à terre. Mieux vaut se trouver dans un état propice à l’introspection et à la méditation plutôt que d’attendre la montée d’adrénaline provoquée par la tentative de battre un record de vitesse. L’important est de savoir savourer l’instant présent.

« Sur ces bateaux, il n’y a pas toujours de pilotes automatiques, confirme Yann Salaün. Les quarts vous amènent à barrer longtemps, mais ils favorisent l’observation des détails, ils mettent les cinq sens en éveil ». L’ancien équipier de « Bilou Belle » se souvient particulièrement du bruit de la vague d’étrave quand celle-ci vient se glisser sous l’élancement du tableau arrière, avant de venir se déverser dans le sillage. Mais il y a aussi l’odeur du vernis, ou le toucher, dans le cockpit, de la grosse pièce en inox, qui actionne le trimmer, cette spécificité des plans Carter en général et des Tina en particulier. « Et puis, conclut le marin poète, il y a toujours un détail plaisant à observer ».

Forcément ! Ces bateaux sont tout simplement esthétiques. Comment s’étonner ensuite qu’ils inspirent des sentiments quasi amoureux ! Mais s’ils sont si émouvants, c’est peut-être aussi parce qu’ils sont fragiles ? Pour Yann, la réponse mérite d’être nuancée. Dès lors qu’ils ont été dessinés pour la course croisière, les voiliers sont sains à ses yeux. « Ce sont souvent de fameux remonteurs au près et au surplus, ils sont sûrs, car un bateau rapide est souvent plus sécurisant ». A l’inverse, s’il s’agit d’un croiseur pur, il n’est certes pas neutre, au bout de cinquante ans, de lui changer son plan de voilure pour le transformer en coursier : « les bordés s’en ressentent ! ».
Mais du moment que leurs skippers connaissent les limites à ne pas dépasser, les yachts classiques savent se montrer sous leur meilleur jour. « Les aménagements s’adaptent aux personnes, précise Yann, alors que dans bon nombre de voiliers modernes, c’est plutôt l’inverse ». Parfois, explique-t-il en substance, quand la mer est vraiment mauvaise, il conviendrait de manger par terre, « mais sur les modèles récents, les tables de carré ne le permettent pas ».

De même, sur les modernes, il vitupère contre les descentes trop verticales. « Ce genre d’hérésies ne se verrait jamais sur des plans comme Kahyam, Dione, ou Kraken ». Ces bateaux sont conçus pour ne pas fatiguer leurs équipages. La présence d’une huche à pain, par exemple, trouve toute sa pertinence au quatrième jour de navigation quand bien contents de ne pas manger une éponge à la place d’une baguette Et notre grand témoin de conclure ; « en mer, confort et sécurité v ont de pair. Une vérité que les voiliers de la Volvo Ocean Race ou du Vendée Globe ont peut-être eu tendance à oublier.

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